Lundi, jour de marché

Publié le par ROBERT MARTIN

Aujourd'hui, le temps est triste. Il pleure depuis ce matin. Et ce n'est pas un petit chagrin, non, ce sont des sanglots qu'il déverse sur la ville. Je suis accoudé sur le bord de la fenêtre ouverte à suivre la course lente de ces nuages lourds et bas qui masquent le bleu du ciel. Des gouttes éclatent sur le dos de ma main comme des larmes sur un mouchoir.

Je ne veux pas compatir à cette tristesse, je ne veux pas me noyer dans ces nuages aux camaieux de gris. Non, je referme la fenêtre et essuie l'humidité d'un revers de main. Et je ferme les yeux.

Oui, je ferme les yeux...

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Demain, c'est lundi. Je suis déjà demain. Les nuages blancs et légers ne sont là que pour mettre en valeur le bleu d'un ciel d'été. La ville est sur la colline. Ses maisons blanches l'enveloppent comme autrefois le col trop amidoné d'une chemise du dimanche qu'elles n'auraient pas quittée. Car aujourd'hui, c'est jour de visites. Aujourd'hui, la ville reçoit. C'est jour de marché.

Le bruits des autos cessent pour laisser le pas couinant des charettes. Les bâches se tendent comme autant de parasols de fortune. Les paquets s'ouvrent, les mains fouillent, les pieds foulent, les fronts suent, les parfums s'envolent. Et le bruit monte lentement et s'essouffle le long de cette route en pente qu'il faut gravir. Les femmes jaugent du bout des doigts la qualités des fèves sèches, la fraicheur des piments, des tomates et des amandes vertes ou la douceur d'un tissu qu'elles imaginent déjà sur la cadette de leurs filles. Les hommes font de même, séparément, souvent ensemble.Ils soupèsent les pastèques énormes et si lourdes que certains les transportent dans une brouette. Ils choisissent aussi des pèches, des melons pour les anciens que l'âge oblige de rester à la maison comme Père Abdallah qui me disait toujours : "Tu me ramènes un bonbon ?", et ils serrent des mains aussi fort que les lèvres des femmes s'écrasent sur les joues rebondies des enfants. Ils se bousculent, s'excusent, sourirent, rouspètent. Les porte-monnaies trop plats marchandent et pèsent à vue d'oeil le prix des grammes affichés au kilo sur les ardoises maintes fois éffacées. Souvent trop chère, l'envie plus que le besoin s'évanouira au désespoir des enfants en pleurs.

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Aujourd'hui, c'est lundi. Je l'ai décidé. Et il fait beau !

C'est lundi et mes yeux fermés me transportent. Je suis à El Alia et c'est jour de marché. J'aime cette ambiance, cet évènement hebdomadaire. Je me prends les pieds dans la paillasse d'un marchand de piles de tout calibre installé au milieu du passage. En me retournant, je percute la minuscule échoppe mobile du marchand de pop corn ; il me retient par l'épaule avec un large sourire amusé et m'offre une poignée de son maïs salé. J'aurais préféré le nougat que vend le gamin en face, il en a de toute sorte, des verts, des roses, des blancs, des à la noisettes, des à la cacahuette, des au caramel. Et ses pralines toutes chaudes brassées dans leur chaudron noirci par le labeur.

Par là, des tee-shirts, des bonnets et casquettes pour enfants, des tapis, des jelabas, des barnous, des épices, des herbes séchées, des boites de conserves, de thon à l'huile ou de concentré de tomates, empilées en pyramides métaliques et colorées. Par ici, des haricots blancs et secs s'échappent de leur sac en toile de jute, des paquets de thés noirs ou verts, des éventails de paille, des canouns dont certains, tout petits, font crépiter dans leur braises rougies les pincées d'encens traditionnels sensés protégés du mauvais sort et dont leur fumée parfumée que j'aime tant, à la fois m'enivre et m'étouffe. Est-ce pour cette raison que les poules dans leur caisse ont cessé de caqueter ? Ou est-ce par fièreté de voir leurs oeufs à la coquille si blanche se vendre quatre par quatre ?

J'aperçois au coin de la rue, des femmes qui bavardent et rient devant l'étale du boucher où pendent des merguez si fraîches que les chats au loin les guettent gourmands. Mais je n'irais pas par là-bas, je préfère la rue centrale et son ambiance. Une petite fille est tombée, son genoux est en sang. Elle pleure en silence et se relève. En me voyant, elle sourit et part rejoindre sa mère en courant. Elle se retournera pour me regarder à nouveau mais un gros homme au chapeau de paille se mettra entre nous pour s'approcher d'une lampe de poche bon marché.

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Il fait chaud. Ma chemisette éponge la sueur qui me coule dans le dos. Je suis arrivé au bout du marché. Je me retourne et regarde le paysage. Par dessus les marchands et leurs tentes tendues, par dessus le chapeau des hommes et la coiffe ou le voile des femmes, la plaine s'étend, tranquille. Elle est un contraste de sérénité entre les cris des prix annoncés, entre les bavardages des uns et le rires des autres, entre les odeurs et les parfums de tous genres qui tous ensemble montent et s'évanouissent dans les airs. Mais par devant la plaine, et pour la rejoindre, il me faut redescendre cette rue pentue et encombrée. Il fait très chaud. Il est près de midi. Le marché du lundi à El Alia a lieu le matin seulement. Une demi heure, c'est a peut-près le temps qu'il me faut pour resdescendre. J'en suis déjà essouflé par avance.

Je regarde encore les gens, les couleurs, je respire les parfums. J'aime les marchés tunisiens. Ils sont si différents des nôtres. Tellement plus chaleureux. Chaleureux ?  Chaleur ? Redescendre ?

J'ouvre les yeux. Il pleut toujours. Je retourne à la réalité. Demain, oui, c'est lundi, mais c'est au bureau que je vais le passer.

Mais entre les papiers, les écritures, les classements et tout ce qui fait qu'on est ou non employé de bureau, je sais que je n'aurai qu'à fermer les yeux quelques secondes pour croquer dans ce nougat coloré dont je sens déjà -ou encore- les effluves sucrées. Et ce délice-là, je ne pourrais jamais le partager.

Photos : P'tit Bob

   

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Publié dans Ma vie... quelque part

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