Nuit étoilée
"Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître..."
Le jour s'était endormi et la nuit veillait. Depuis combien de temps parlions nous ? Les heures ne comptaient plus et nous marchions dans l'obscurté silencieuse de la ville et de ses rues désertes. La Tunisie venait de m'ouvrir ses bras pour la deuxième fois et je parlais de France. Ca le faisait rêver. J'aime savoir que mon pays est un rêve pour beaucoup même si pour d'innombrables raisons cela me désole et m'attriste à la fois ; tout comme je suis reconnaissant à ceux qui s'essaient au mieux à parler mon language avec un accent mélodique et une maladresse touchante.
Nouri était mon hôte pour ce séjour hivernal et voulait me rendre la vie plus belle que le quotidien de ses jours que je découvrais alors. Au prix de combien de sacrifices ? Pour beaucoup de raisons, cette promenade nocturne restera à jamais graver dans ma mémoire.
Menzel Jemil ouvrait ses ruelles pour guider nos pas. La lune se faisait phare et se plaisait à découper nos ombres sur les murs décripis de tant de vies. Sur la pointe de ses pieds légers, le temps semblait s'être éclipsé. Et nous parlions. Et nous marchions. La "petite mer" scintillait au loin et rendait leur reflet aux étoiles. La vieille ville et sa mosquée sans âge aux murs couverts de chaux me saluèrent fièrement et nous nous engagions au gré de notre visite et de nos paroles dans les rues endormies comme un fil dans autant de perles colorées pour un collier de souvenirs.
Une voix s'éleva et stoppa nos murmures. Audessus de nous, accoudé à un minuscule balcon sans âme, un homme nous appela. Nouri lui répondit et, sans comprendre la langue alors encore trop étrangère pour moi, je devinais sans peine que l'homme nous invitait à prendre un verre chez lui. Une porte en bois s'ouvrit dIrectement sur un escalier qui nous mena à l'étage chez cet hôte imprévu. La poignée de mains fut des plus chaleureuses et je ressentis de suite que, pour cet homme, ma modeste présence était un honneur.
Malgré l'ampoule au plafond qui s'essouflait d'une faible lumière, la pièce, petite, était sombre. Contre un mur, un sommier de bois se transforma malgré lui en notre assise de fortune. Pas de chaise, pas de table, pas d'armoire. Rien. L'homme s'approcha de moi pour à nouveau serrer ma main entre les siennes qu'il porta ensuite à sa bouche pour les embrasser. Son sourire édenté, tout comme ses yeux fatigués de vie, trahissait le plaisir qu'il avait à me recevoir. Il tira de dessous le lit un chiffon et essuya trois verres poussièreux qui semblaient avoir attendu une éternité de pouvoir enfin retrouver de leur utilité. Le glouglou du vin rouge qui les remplit résonna comme un carillon de bienvenue. Je me saisis du verre qui m'était tendu et le tint longtemps entre mes mains sans oser le porter aux lèvres. L'homme ouvrit la porte d'une petite niche tapie dans le mur et y sortit une assiette contenant un morceau de viande séchée et conservée dans la cendre qu'il coupa à notre attention. Il m'en tendit un morceau. Je fis semblant de le manger et le jetais sous le sommier sur lequel nous étions assis. Je m'en étais défait si rapidement qu'il pensa que j'avais aimé et insista pour que j'en pris plusieurs fois. Puis, à nouveau, il voulu remplir mon verre que j'ai dû boire d'une seule gorgée autant de fois que sa générosité l'obligea.
J'avais honte.
J'étais si géné par la façon dont cet homme me recevait que j'en devenais pitoyable. Il ne possédait rien. Sa chambre minuscule était le havre d'une misère évidente et il m'offrait tout ce qu'il possédait en cette nuit qui de tranquille devenait émouvante. J'étais devenu l'évènement de ce monsieur dont je ne connaissait rien. Lui non plus ne me connaissait pas. Mais je venais de France, alors j'étais un prince pour lui. Je venais de France alors j'incarnais ses rêves d'une vie meilleure, de liberté et d'espoir. Je venais de France et pour un instant il pouvait accrocher à son mur le plus beau des Renoir et ressentait le vertige des hauteurs de sa propre Tour Eiffel. Voilà ce qui émanait de cet homme, de son regard et de son sourire. Voilà ce que ses mots de soie, traduits par mon ami Nouri, me dessinaient.
Le simple fait de ma présence rendait sa vie plus belle. De sa pièce triste et poussièreuse, il inventa un palais. De sa bouteille de vin rouge et acide, les bulles d'un champagne doré s'envolaient légères vers les étoiles d'une vie trop fantasmée. Son sommier de bois sur lequel il s'endormait chaque triste soir devenait le plus moelleux des velours, et la viande séchée se vit servir dans une cuillière d'argent comme un caviar le plus rare.
Voilà, ce qu'il m'offrait, à moi qui n'étais rien. A moi, qui n'osais tremper mes lèvres dans ce champagne de fortune. A moi, qui jetais un à un les grains de son caviar sous ses velours d'une nuit. Mais qui étais-je donc pour me comporter ainsi face à tant de générosité ? Car c'était de cela dont il s'agissait : une pure générosité.
"Votre âme était grande, Monsieur, et moi tout petit. Combien pour vous avait coûté cette bouteille de vin que je bois encore ? Et cette viande que vous vous réserviez pour modeste repas et que vous m'offris sans penser à demain, et dont vous avez dû, déçu, retrouver les morceaux jetés à terre sous votre lit ?
Non, Monsieur, je n'étais pas digne de votre générosité. Immédiatement, j'ai eu honte de moi. Je n'étais pas à la hauteur. Certains diront que je n'avais pas l'habitude à ce genre de situation, que j'avais ce qu'on appelle des excuses... Non, Monsieur, je n'ai aucune excuse et ce à quoi je n'étais pas préparé, c'était à ce que peut représenter une simple bouteille de vin, un simple morceau de viande séchée quand ils sont offerts ainsi, moi qui mangeais à ma faim et qui ne voyais de mes envies que quelques superflux inutiles. Ce dont je n'avais pas l'habitude, Monsieur, c'était d'une générosité telle que la vôtre, générosité que je retrouverais plusieurs fois ensuite, dans votre beau pays.
Photo : P'tit Bob
Je me rends souvent à Menzel Jemil et à chacune de mes visites, je passe dans cette rue où, une nuit d'hiver, vous m'êtes apparu, et où, plus de vingt ans après, il n'y a plus de balcon et où la façade tombe en ruine. Et je vous salue. Et je me souviens. Je suis ainsi.
De là où vous êtes aujoud'hui, puisque vous avez quitté cette vie, vous entendez sûrement mes pensées silencieuses qui alors vous sont destinées. Vous avez été, malgré vous, le professeur de cette nuit inoubliable, car de vous, en ces quelques minutes, ce riche instant, j'ai pris une leçon rare de vie, d'humanité et sur prix des choses car la richesse qui n'est pas là où l'on croit trop souvent qu'elle se trouve.
Si ce n'est que vous travailliez alors dans un hammam de Bizerte, je n'ai rien su de vous, ni votre nom, ni votre histoire, et pourtant, Monsieur, une part de vous vit en moi aujourd'hui, comme luit encore dans le ciel, l'étoile qui cette nuit-là, m'a guidée jusqu'à vous.

