Parfums tatoués
Le couvercle de la théière se soulève et le thé noir, brulant et sucré, coule sur les braises rougies du canoun dans un crépitement subtile. Un parfum de caramel s'envole alors à travers les branches du neflier et de l'abricotier, et monte pour se perdre dans l'espace du bleu infini d'un ciel d'été. On sert le thé au fond d'un petit verre, on le goutte. Le thé n'est pas cuit et retrouve sa place sur le canoun jusqu'à la cuisson idéale. J'imagine déja les éclats d'amandes, de cacahuettes ou de pignons grillés qui agrémenteront son goût au gré des envies de chacun. Le thé noir tunisien est une boisson particulière à laquelle il convient de s'accoutumer tant il parait acre et corsé aux premières découvertes gutturales. Sa robe noire et brune, prévenante, annonce la couleur de sa saveur.
Papa Abdallah, assis sur l'acira posée à même le sol, devant la magie de cette alchimie culinaire, patiente, le coude sur les genoux, la tête posée sur son poing. Ses idées vagabondent et s'envolent en une danse invisible en entrelassant les nuées suaves du parfum du thé cuisant. Il attend l'instant où son bras se lèvera et où, dans un geste souple et cérémonieux mille fois répété, le breuvage sacré remplira les petits verres dorés dans une douche brulante. Le thé noir est là-bas comme une tradition que les anciens conservent fièrement et tentent de transmettre aux générations qui, hélas, s'occidentalisent trop vite.
Photo : P'tit Bob
Pendant la préparation du thé, Maman Yasmina est arrivée, discrète. Son regard bleu profond et tranquille se pose sur le rouge brûlant des braises comme un mélange subtile des couleurs fraîchement libérées des tubes d'un peintre inventif. Aux côtés de son époux, elle s'adosse au puits, les jambes croisées, assise dans la célèbre position du tailleur. De son couffin d'osier, elle retire de ses frères un piment vert, ou rouge, et le dépose délicatement contre la théière, sur le charbon ardent. Immédiatement, on devine qu'au menu est prévue une slata mechouia, salade de piments grillés relevée d'épices et d'huile d'olives. La peau du légume se cloque et se brunit. Un nouveau parfum se dégage et embrasse celui aux nuances caramélisées du thé qui s'échappe et crépite, au milieu des pensées secrêtes de deux êtres unis et réunis comme un bouquet supplémentaire aux fleurs du fier bougainvilliers tronant dans la cour.
Chacun dans son propre sérémonial, absorbés patiemment par leur tâche délicate, ils ne se parleront pas. En ont-il seulement besoin ? Le silence est parfois sacré et les âmes muettes sont parfois les plus bavardes et emploient un langage que l'oral ne peut entendre et qui rassemble mieux et au delà des mots.
Respectueux et aimant, face à leurs sourires offerts et levés jusqu'au mien, j'entre dans la cour, scène ensoleillée de leur présence. Les quelques clichés que je prends alors, aujourd'hui et à jamais, m'offrent encore les éfluves à la fois délicates, enivrantes d'une douce et si particulière douleur nostalique et mélancolique teintées de ces jours passés et jamais oubliés.
Ce jour-là, cet instant-là, célèbrait un mariage. Celui des parfums mélés. Des parfums à jamais tatoués.
Photo : P'tit Bob
Une photo...une simple photo me parle de tout cela... me parle d'eux... ranime mes sens sur ces heures que je bénie d'avoir vécues... Et m'ouvre le coeur en deux, moi qui suis ici et là-bas à la fois unissant l'avant et le maintenant dans le bonheur de ma vie.