Virage

Publié le par ROBERT MARTIN

1983. J'avais vingt ans, ou allais les avoir dans deux mois. C'était la première fois que je prenais l'avion. Je n'oublierai jamais ce premier survol au dessus des maisons qui semblaient s'être collées les unes aux autres et avoir rentré leur tête pour me laisser passer, chacune percée de sa cour au carré ensoleillé. Des carrés, c'est ce qui me revient d'ailleurs en mémoire, vues d'en haut.

Puis le taxi. Pas n'importe quel taxi, celui qui m'emmenait vers la partie de mon coeur qu'il me manquait encore. Car notre coeur est réparti un peu partout, dans des lieux, en des instants, des personnes, dans la nature, partout. A nous de recomposer le puzzle. Ce jour-là, ce premier jour, un autre coeur me tenait la main et rythmait ma poitrine.

Le paysage défilait mais je n'étais pas là. J'étais ailleurs. Pas loin. Juste à côté de moi, à côté de nous, et je me regardais. Je nous contemplais, spectateur de moi, spectateur de tout.

En écrivant ces mots, je me revois sourire. Je ressens encore l'air parfumé d'épices aux senteurs enivrantes. Ce pays est un parfum aussi.

Et puis virage à droite. Une rue. Une maison basse. Une porte en bois entre deux fenêtres. Simple. Des femmes, des enfants, des hommes. Des youyous. Mes premiers youyous. Et ses yeux bleus, ses yeux de femme, inoubliables, qui me sourient.

Ils courent vers nous. Me tendent leurs bras. Et mon coeur bat si vite que furtivement je le pense arrêté. Des rencontres. Une famille.

Ce virage là fut celui de ma vie. Ma vie que je retrouvais sans jamais l'avoir connue vraiment. Et sans m'en souvenir, je la reconnaissais.

Aujourd'hui, je vous écris ici mais je me lis là-bas.

Pour la première fois, j'étais deux mais j'allais devenir entier. J'allais faire connaissance avec moi même. Ils étaient ma famille ; moi je le savais, eux-pas encore.

Face à la maison, un vieux mur de pierres protégeait des moutons à l'ombre fine de deux immenses ciprès qui montaient vers le ciel pour le peindre de mon bonheur.

Aujourd'hui, plus de murs de pierres, plus de moutons, plus de ciprès. Le monde moderne est arrivé avec son béton. Son plus beau béton. La maison est devenue mère de son étage et l'étage de son balcon, blanc, et lui de ses trois bacs à fleurs. Et derrière elle, une autre maison. Blanche, avec une cour. Avec des arbres, des fleurs et un puits. Et un enfant . Le mien, le nôtre. Mais de cette maison je vous parlerais plus tart. Car c'est sûr, je vous en parlerais. Car c'est là que je suis.

Cette rue, celle dans laquelle ma vie a tourné. Pour moi n'a pas de nom. C'est Ma rue. Notre rue. Avec ses rires, ses espérances, ses pleurs, ses peurs, ses cris, ses naissances, ses mariages, ses musiques, ses tristesses, ses chants, ses youyous, ses regards. Et mon amour. Ce n'est pas une rue, c'est la vie.

C'était la première fois que mes pieds s'y posaient. Mes premiers pas.

La seule photographie de l'époque n'est pas figée sur une quelconque pellicule. Elle est dans ma tête, dans mon coeur. Elle n'a pas de négatif.

J'y suis retourné souvent et y retournerais encore et encore. Inch'allah !

Le temps y a travaillé, lui a modelé un visage nouveau, mais son regard est resté le même. Je voulais vous la présenter comme elle est aujourd'hui, et tel un vent léger, là-bas, soulèverait un voile de pudeur.

Dscn0478_1

Peu importe où elle se trouve. Elle est le monde.

Photo P'tit Bob

Publicité

Publié dans Ma vie... quelque part

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article